ANTHROPÔLE, le quartier de la Cineptie !
Association de production audiovisuelle, ATP est aussi un lieu de débats - à sens unique - et d'échanges - unilatéraux - autour du cinéma, de la praxéologie, ou encore de la pêche à la truite fario.

Voilà une question posée fréquemment : pour quelle raison les réalisateurs portent-ils une casquette ? Dans une très large majorité de cas il n'y a aucune raison pratique à ce que vous portiez un chapeau quotidiennement. C'est un accessoire merveilleux mais parfaitement inutile et symbolique. Notre société utilitariste l'a d'ailleurs bien compris en l'excluant presque tout à fait de ses modes vestimentaires. Jusqu'au milieu des années 60 il servait pourtant à distinguer les employés des bureaux du downtown des gratte-papiers des suburbs tout aussi sûrement qu'un immense tamis social. En réalité, qu'y avait-il de plus rassurant au sortir du bureau que de se confondre dans cette multitude de chapeaux suivant le courant des trottoirs, telles des feuilles mortes flottant à la surface d'une rivière et s'engouffrant en cascade dans les bouches de métros anonymes ? C'était la beauté d'enfiler un costume qui voilait au monde la multitude de nos défauts au profit d'une composition de facade, celle de la classe moyenne triomphante. Mais en 1961, Kennedy fraîchement élu affichait sa modernité et sa volonté d'abattre les barrières sociales en n'en portant jamais, et cette tonitruante absence dévoilant ces cheveux blonds parfaitement coiffés à gauche fut pour l'imaginaire collectif le chant du cygne de cette étrange structure ovoïde en feutre.
Pour les réalisateurs, le port du châpeau n'a là aussi aucune raison pratique. Cela n'a rien à voir avec les rayons aveuglant du soleil qui pourraient dramatiquement altérer leur génie de la composition et leur faire omettre le détail fulgurant qui illustrerait leur talent à l'écran, puisqu'ils les portent aussi bien en intérieur qu'en extérieur. Ni rien à voir avec le support inconditionnel et fanatique d'une équipe de base-ball; demandez à la plupart des réalisateurs européens qui était Jackie Robinson et vous n'aurez qu'une moue interrogative puis une bouche en cul de poule en guise de réponse. Non, la raison est très simple et très complexe à la fois : les réalisateurs portent des châpeaux car ils sont humains, c'est-à-dire relativement moutonniers et très superstitieux.
Il n'est pas anodin de constater que le cinéma reste la seule niche, avec les métiers du service public et notamment l'Armée, où le châpeau a gardé et garde encore aujourd'hui une place symbolique prépondérante jusqu'à devenir un intéressant reflet de son histoire. La notion hiérarchique y est ici encore une fois et toujours essentielle; le châpeau permet de différencier immédiatement le technicien - qui se doit de rester discret sur le plateau - du décisionnaire, qui doit imposer sa volonté à l'équipe. Et comme dans l'Armée, chaque coiffe à sa signification précise qui en dit beaucoup sur son propriétaire. Jusque dans les années 60, les réalisateurs ne portaient pas de casquettes mais lui préférèrent le bérêt. Le metteur-en-scène se considérait alors encore comme un artiste au même titre qu'un peintre ou qu'un sculpteur et un tel homme, comme le bleu de travail pour l'ouvrier, se devait de porter le bérêt; il incarnait l'idéal de la liberté créatrice et libérale de Paris durant les années folles et s'en coiffer était ainsi un signe fort envoyé aux producteurs trop encombrants et directifs. Des réalisateurs s'en coiffent encore aujourd'hui pour afficher leur indépendance face aux studios, tel Francis Ford Coppola par exemple qui ne s'en départit plus depuis qu'il s'est tourné vers des films moins commerciaux.
Cependant, à l'image de sa coiffe, le cinéma connu une véritable révolution dans les années 70 puisqu'il fut victime d'une terrible mûe inversée qu'on ne souhaiterait à personne. Autrefois spectacle d'adultes réservé aux adultes et aux enfants curieux maladroitement cachés derrière les fauteuils, le cinéma s'intéressa beaucoup plus aux adolescents rois qui - il fallait bien que les comptables des studios finissent par s'en apercevoir - représentaient une part de marché considérable, les jeunes ayant beaucoup plus d'activités sociales que leurs ancêtres à têtes blanches. Le Grand Capitalisateur - ou plus vulgairement chef de file - de ce nouveau cinéma un peu attardé fut un tout jeune réalisateur remarquablement brillant, Steven Spielberg. Il remisa définitivement le bérêt au placard et, en éternel enfant, lui préféra la fameuse casquette de baseball. De béret l'on passa à la casquette, dans l'Art on préféra un peu plus le simple divertissement. Pourquoi une telle rébellion ? Parce qu'il fallait créer une nouvelle incarnation antinomique à celle des anciens dirigeants des studios, ces grandes icônes du cinéma de papa qui restaient dans l'imaginaire collectif des décisionnaires sérieux aux costumes rayés et cravates ternes, coincés dans leur bureau en acajou enfumé par la fumée de barreaux de chaise cubains. Le baseball étant depuis le début du XXème siècle le sport populaire par excellence aux Etats-Unis, le choix d'une casquette de baseball n'était alors pas anodine, car elle exprimait l'idée - peut-être démagogique - de la conversion du Septième Art sérieux au Grand Cinéma Populaire comme terrain de jeu pour tous les publics. Il est d'ailleurs très intéressant de noter que le terrain de baseball soit le seul stade sportif qui ait un de ses champs totalement ouvert, ses spectateurs s'apparantant ainsi à un véritable public de cinéma devant une toile. De plus, la baseball cap, inventée à la fin du XIXème siècle pour permettre aux receveurs de ne pas êtré dérangés par le soleil ou les projecteurs, s'avérait être un produit marketing fédérateur particulièrement intéressant, tant pour promouvoir une équipe - on ne comptait déjà plus les millions de dollars amassés grâces aux casquettes des Yankees - qu'un film - Spielberg eut la bonne idée de créer une casquette E.T. durant le tournage du dit film, qui fit un joli carton.
Mais l'image que le réalisateur veut projeter de lui-même n'est pas tout. Il y a aussi ce qu'il veut incarner et se représenter à lui-même. Ou comme disait Napoléon, "on devient l'homme de son uniforme". Avant l'ère moderne du cinéma et l'image d'épinal du réalisateur encasquetté, l'homme qui incarnait le cinéma occidental était un grand gaillard affublé d'une pipe et d'un châpeau de cow-boy se nommant John Ford. Ford s'était créé son propre personnage à l'image de ceux qu'il filmait quotidiennement dans ses westerns, tel un acteur qui aurait fini par avoir besoin de porter régulièrement son costume pour ne pas quitter son personnage. Cette distorsion du champ de l'imaginaire est particulièrement visible chez des réalisateurs au style protéiforme tel que Samuel Fuller, portant un béret de G.I. - et parfois le flingue qui va avec - durant le tournage de "The Big Red One", ou encore Spielberg durant le tournage de Munich, qui avait alors abandonné sa casquette de baseball pour un béret, et de se signifier par là-même et à lui-même qu'il passait exceptionnellement du divertissement au film plus confidentiel et "artistique".
Finalement, voyez un peu cela comme ces écrivains qui, avant ou pendant l'écriture, ont besoin de se caller une pipe entre les dents - sans forcément la fûmer - pour se sentir dans la peau du personnage de l'écrivain - c'est très courant et revet, à vrai dire, bien d'autres formes que la pipe (le stylo plûme fétiche copie conforme de celui d'un écrivain célèbre, les montures à écailles, un certain format de papier etc...). Dans l'imaginaire collectif, l'écrivain est ce solitaire attablé chez lui devant une machine à écrire et cerné de papiers noircis (la révolution numérique a d'ailleurs assez chamboulé nos apprentis Hemingway et certains se sentent encore obligés d'écrire à la machine ou du moins d'en cotoyer quotidiennement une, comme pour capturer son aura, ou comme une revanche sur le temps, lorsqu'un homme côtoit une femme qui l'a autrefois éconduit mais qui, aujourd'hui un peu fânée, ne peut décidément plus se le permettre; bref). C'est la même chose pour le réalisateur contemporain; dans cet imaginaire il prend la forme d'un homme, généralement à la pilosité faciale certaine, utilisant ses mains comme cadre (geste uniquement motivé par les photographies par ailleurs, puisqu'il est résolument impossible de composer un cadre de la sorte, et que les objectifs portatifs existent depuis l'invention du cinémascope), et habillé d'un jean, de basquettes, et d'une casquette de baseball.
Ou voyez encore cette célèbre expérience de Stanford durant laquelle des étudiants déguisés en gardiens ou en détenus ont mis seulement une trentaine d'heures avant de se convaincre eux-mêmes de leur rôle et de devenir tortionnaires ou victimes. Il est toujours intéressant de constater à quel point un costume peut agir sur le caractère d'un homme ainsi que sur son imaginaire. Le réalisateur n'est qu'un homme identique à tous les autres, qui a lui aussi besoin de se glisser dans un costume pour affirmer son rôle et prendre confiance sur un plateau, entouré de plusieurs centaines de personnes attendant ses instructions précises. Et il le fait grâce à sa casquette de baseball, même si il n'en prend pas forcément conscience. Elle fait partie de cet uniforme informel du réalisateur, au point même que l'on dit aujourd'hui "porter la casquette de réalisateur" comme on parlerait de celle d'un captaine de bâteau.