ANTHROPÔLE, le quartier de la Cineptie !
Association de production audiovisuelle, ATP est aussi un lieu de débats - à sens unique - et d'échanges - unilatéraux - autour du cinéma, de la praxéologie, ou encore de la pêche à la truite fario.
N.B. : j'ai écris cette liste sans prétendre résumer parfaitement la carrière des réalisateurs cités, sans véritablement m’intéresser à mon style d’écriture, mais m’adressant au(x) lecteur(s) (pluriel sous conditionnel) comme lors d’une discussion parfaitement informelle. Edit : depuis le temps que j'ai publié cette note, pas mal de vidéos Youtube que j'ai mis en lien ont été supprimées.
En premier lieu, cette liste dédiée aux réalisateurs américains ne doit pas faire oublier tous les réalisateurs européens, asiatiques, africains, australiens et sud-américains (et autres...) de talent. Ces derniers sont trop souvent omis au profit de leurs collègues hollywoodiens beaucoup plus médiatisés, alors que jamais le cinéma asiatique n’a été plus flamboyant que depuis le début des années 2000, et tandis que le cinéma européen se renouvelle avec bonheur chaque année, en grande partie grâce à nos voisins nordiques.
Cette présente liste n’inclut pas les réalisateurs britanniques (à plus tard Ridley Scott) et, point important, les réalisateurs qui n’ont pas sortis de films depuis le début des années 2000 ; en somme, elle consacre les réalisateurs encore en activité, travail de production non compris. J’ai même hésité à ne m’intéresser uniquement qu’aux films des années 2000, délaissant les chefs d’œuvres des années passées, mais cela aurait été pousser le nihilisme un peu top loin.
On ne reviendra pas sur la valeur du dix de notre liste - comme l’a bien expliqué le regretté Bret, c’est le système métrique qui l’impose - mais sur la valeur de la liste elle-même. Une liste, je crois du moins, ne sert strictement à rien. Mais c’est un objet de culte, de vénération, et de violence puisqu’elle impose d’écarter une quantité astronomique de noms, de trancher dans le vif quitte à être péremptoire. Il serait inédit, comme on dit, de faire une liste des dix meilleurs poèmes d’Apollinaire, ou de consacrer les dix plus belles natures mortes jamais peintes. Non, il n’y a qu’au cinéma que l’on retrouve la liste des dix plus belles actions de Jackie Chan, ou les dix plus belles scènes de duel ou de sexe, car le cinéma appelle inéluctablement à la violence de sa vénération. Et puis le classer, c’est avoir la sensation, très éphémère, de le posséder un peu.
Ensuite, j’ai réellement voulu ancrer cette liste dans le XXIème siècle. J’aurai pu inclure, par exemple, l'incontournable Francis Ford Coppola pour sa filmographie extraordinaire (et pourtant vraiment très méconnue dans sa totalité), mais j’ai trouvé sa productivité trop peu importante dans ce siècle nouveau pour y être classé. Si ‘’L’Homme sans âge’’ (2007) est une très belle réflexion sur l'affreuse et pourtant bienveillante approche de la mort (bien plus efficace qu'un Benjamin Button), son dernier très bon film remonte à 1992 avec ‘’Dracula’’; ‘’Conversation Secrète’’ et ‘’Apocalypse Now’’, films qui m’ont bouleversé et qui auront à jamais une place unique dans mon esprit cinéphile, datent respectivement de 74 et 79. Cela remonte à un peu loin et, comme au football, la concurrence est rude et il faut se battre pour quitter le banc de touche; j'attends donc avec impatience ''Tetro'' pour me faire une opinion définitive sur le Coppola Nouveau.
Idem, et je le regrette, pour Sidney Lumet, qui ne convainc plus vraiment avec ‘’Find me Guilty’’ (2006) et ‘’Before the Devil Know You’re Dead’’ (2007), ou bien encore William Friedkin, qui surprend à nouveau avec ‘’L’enfer du devoir’’ (2000) pour retomber dans des œuvres assez moyennes.
De plus, j’ai mis de côté de nombreux cinéastes de grand talent mais qui n’ont pas encore déployé toute leur grandeur dans le temps, tel Vincent Gallo (‘’The Brown Bunny’’, 2004), Ben Affleck et son ‘’Gone Baby Gone’’ (2007) qui a redonné avec Clint Eastwood une grande vitalité au film noir américain, Shari Springer Berman et Robert Pulcini réalisateurs du très inventif ‘’American Splendor’ (2003), ou Alexander Payne, metteur en scène inspiré de ‘’Sideways’’ (2004), peut-être le meilleur film indépendant américain de ce début de siècle. Bref, voilà des réalisateurs américains à surveiller de près, qui ne méritent pas encore leurs galons de réalisateurs d’importance mais qui ont pourtant déjà grandement influencé le cinéma américain et mondial.
Puis il y a ceux qui éblouissent à en pleurer parfois, et vous obligent à frapper bien fort des deux mains avant de vous décevoir terriblement et de vous demander si vous ne vous êtes pas trompé de salle. Bref, les réalisateurs que j’appelle personnellement les ‘’Yo Yo’’. Aussi ai-je notamment réfléchi au cas Christopher Nolan (édit = ah ah ! C"était un piège ! Il est britannique !) puisque ‘’Memento’’ (2000) ainsi que ‘’Insomnia’’ (2002) sont pour moi deux films d’importance, à la réalisation complexe et réfléchie mais pourtant fluide, détendue, et finalement souvent (volontairement) froide. Le problème, vous l’aurez compris, reste son diptyque Batman qui, si il réinvente l’esthétique de l’univers de ce super-héros, reste pour moi une tâche pour un réalisateur qui développait pourtant d’excellentes dispositions au cinéma à moyen budget dans lequel il déployait toute son imagination. Si les réflexions nocturnes sur la ville et la violence de Nolan dans Batman sont intéressantes, Michael Mann est tout de même passé bien avant lui. N’oublions pas non plus comme Yo Yo Oliver Stone, parfois étincelant (‘’JFK’’ (91), ‘’Platoon’’ (86)), d’autres fois tirant à vide (‘’World Trade Center’’ ? (2006)), ou M. Night Shyamalan, toujours très intéressant mais trop souvent décevant entre deux séquences du même film.
Enfin, il y a les réalisateurs anonistes, ceux qui ne fantasment et ne se concentrent que sur un seul sujet. Je pense ici au bon vieux George Andrew Romero qui signe toujours des films passionnants tels que ‘’Diary of the Dead’’ (2008) mais qui ne peut plus se décoller des sujets des morts-vivants, ou à Rob Zombie (‘’Halloween’’, 2007), trouvant uniquement son plaisir par l'horreur, la perversité et la cruauté (sujets intéressants, je vous l'accorde). Ils font incontestablement partis des meilleurs réalisateurs américains vivants et actifs, mais leurs thèmes les cantonnent d’office du côté des amateurs du genre, et des fans forcenés.
Voilà pour l'intro.
My Incredible Fucking Great American Directors Top Ten List (MIFGADTTL pour les intimes) =
Longtemps onzième voir douzième, j’ai hésité à l’insérer ; mais de par ma réflexion et mes longues hésitations j’ai compris qu’il était incontournable. C’est mon Mister Yo Yo par excellence ; or, ce qui le sauve justement, c’est sa folie et son éclectisme. Tandis que d’excellents réalisateurs font souvent des erreurs en toute bonne foi, Steven Soderbergh sait qu’il va sortir des lignes esthétiques habituelles, des canons classiques, tout en contrôlant parfaitement son œuvre.
Anti-carriériste absolu, il ne cherche que l’expérience visuelle et la jouissance de son accomplissement présent. Nihiliste, il a appris à dépasser la déjà lourde histoire du cinéma, à ne pas user sa propre filmographie en faisant appel à des clichés qu'il aurait lui-même généré, organisant un à un ses films avec originalité sans qu’aucun véritable thème générique ne les rassemble. Mister Yo Yo peut très bien réaliser ‘’Traffic’’ (2000) et gagner sa statuette comme acheter une caméra numérique RED et tourner un film presque privé sur une prostituée de luxe avec une actrice de X.
La série Ocean déclare à la face du public son génie esthétique, et prouve par la-même qu’il peut endosser tous les rôles (de cameraman à directeur photo), embrasser tous les genres. Que dire de plus ? Le réalisateur de ‘Kafka’’ (91) ou, bien-sûr, de ‘’Sexe, Mensonges et vidéo’’ (89) peut très bien se dissiper complètement dans sa folie et son mépris du cinéma comme devenir le nouveau Howard Hawks à la filmographie elle-même un peu folle.
Véritablement révélés par leur palme d’or gagnée avec ‘’Barton Fink’’ (91) (qui remportera en tout trois prix à Cannes, présidé alors par Polanski qui l’avait adoré), les frères Coen n’en ont pas moins réalisés de véritables chefs d’œuvres dès leurs tout premiers films ; ‘’Sang pour sang’’ (84) ( récompensé à la première édition du festival de Sundance), ‘’Arizona Junior’’ (87) et ‘’Miller’s Crossing’’ (90) sont étonnants de maîtrise, de drôlerie et de cynisme, prenant pour toile de fond une Amérique patriarcale faussement puritaine mais positivement perdue, barrée, échouée dans des idéaux régulièrement bafoués.
Mettant en scène des refoulés (‘’The Barber’’, 2001) , des médiocres absolument géniaux (‘’Fargo’’, 96, ‘’The Big Lebowski’’, 1998, ‘’O’Brother, 2000), ou de purs et simples malades mentaux (‘’No Country for Old Men, 2007), les frères Coen s’ingénient toujours à confronter ces personnages aux symboles mêmes de l’Amérique érigés en signalisations aveuglantes, qui les guident pour mieux les perdre à travers des histoires délurées et opaques; le ‘’colonel’’ ou l’agent dans ‘’Barton Fink’’, l’homonyme richissime, l’artiste insituable, ou le pornographe manipulateur dans ‘’The Big Lebowski’’, le flic texan caricatural de ‘’No Country'', etcetera sont autant de ces clichés rocambolesques et incroyables qui apportent tout leur charme à leurs films. Ces personnages extraordinaires dans des contextes ordinaires permettront d’ailleurs à toute une vague d’acteurs de talent de se faire connaître, comme John Turturro, Steve Buscemi ou encore John Goodman.
S’essayant à des styles très différents, du film noir – par exemple le réussi ‘’Miller’s Crossing’’ ou le génial ‘’No Country’’ - aux comédies au trait exagéré – ‘’Intolérable Cruauté’’, (2003), ‘’Ladykillers’’ (2004) ou encore ‘’Burn After Reading’’ (2008) -, ils insufflent à leurs films le même souffle, le même vent de folie mué par la société qui l’a créé ; la quête de l’argent et du pouvoir, la frustration et l’insatisfaction de la société de consommation, la CIA omnisciente mais impotente…
L’œuvre des frères Coen est une boucle praxéologique (analyse de l'action humaine) sans fin et sans fond dont les rouages sont constamment animés par la médiocrité d’une civilisation, elle-même créatrice de rejetons anormaux et inquiétants qui viennent nourrir ses inquiétants penchants destructeurs. Le résultat ne peut que prêter à rire.
Woody Allen, s’il n’a jamais eu la volonté de révolutionner visuellement le cinéma, a pourtant été l’un des grands électrons libres du cinéma d’auteur américain et ne peut absolument pas être l’oublié d’une telle liste.
Réalisateur incroyablement prolifique puisqu’il met en scène quasiment un film à l’année depuis 1966 et ‘’Lilly la tigresse’’, merveilleux dialoguiste (« quand j’écoute du Wagner j’ai envie d’envahir la Pologne »), acteur de grand talent, Woody Allen est sans conteste l’un des plus grands artistes américains du XXème siècle.
Si ses comédies restent les plus célèbres, de‘’ Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander’’ (72), à ‘’Meurtre mystérieux à Manhattan’’ (93) en passant par ‘’Annie Hall’’ (77), qui développent tous un style comique très différent mais toujours hilarant et touchant, il atteint pourtant l’excellence à travers des films plus personnels tel que ‘’Manhattan’’ (79), ‘’Hannah et ses sœurs’’ (86) ou encore le sublime ‘’Maris et femmes’’ (92), peut-être sa plus belle œuvre.
Malgré une filmographie tout à fait excellente à la fin des années 90 et au début des années 2000, avec entres autres ‘’Tout le monde dit I love you’’ (96), ‘’Harry dans tous ses états’’ (97), ‘’La vie et tout le reste’’ (2003) ou encore ‘’Melinda et Melinda’’ (2004), Woody trouve que New-York est devenue trop chère pour lui et décide de s’expatrier de son théâtre personnel pour gagner l’Europe et plus précisément Londres où il révolutionnera à nouveau son style grâce à ‘’Match Point’’, une visite personnelle de Dostoïevski. Suivront ensuite des œuvres moins longues, moins jouissives et moins écrites, mais toujours aussi bien construites, à la narration parfaitement pensée et appliquée (‘’Le Rêve de Cassandre’’, 2007 ; ‘’Whatever Works’’, 2009).
Roi d’Hollywood, homme de cinéma le plus riche au monde, il est quasiment impossible de lire un générique sans ne pas l’y voir relié de près ou de loin ; Spielberg est Monsieur Cinéma. Réalisateur de films d’actions, d’aventures, et de comédies, il est passé par tous les styles, à travers toutes les époques du cinéma moderne dont il est le précurseur, presque l’inventeur. D’où sa position à part dans la liste ; septième.
On ne reviendra pas sur toutes ses inventions visuelles qui ont bouleversé le monde = son sublime ‘’Duel’’ (71), ‘’E.T.’’ (82), ‘’Jurassick Park’’ (93), ‘’Private Ryan’’ (98) etcetera…; il signe avec Lucas la plus belle trilogie du cinéma avec Indiana Jones et prouve qu’il peut diriger chaque projet avec succès jusqu’au plus délicat avec ‘’La Liste de Schindler’’ (94).
Mais d’artiste original et un peu fou (‘’Sugarland Express’’ (74), ‘’Rencontres du Troisième Type’’ (77), ‘’1941’’ (79)) il devient, sous la houlette de Lucas, un professionnel toujours aussi passionné mais un peu froid et distant par rapport à ses sujets, préférant se laisser bercer par de grosses productions plutôt que de risquer son nom dans des projets plus aventureux.
Constatant un peu cet état de fait, il revient régulièrement à des sujets plus sérieux ou plus personnels avec beaucoup de succès (‘’Always’’, (89), l’un de ses meilleurs films ; ‘’La liste de Schindler’’ (94), ‘’I.A.’’ (2001)) et parfois quelques déconvenues (‘’Amistad’’ (97) ou encore ‘’Munich’’ (2006), au goût d’inachevé).
Carriériste complet, il n’hésite pas à affirmer qu’il équilibre volontairement ses projets pour satisfaire tous ses publics, d’où l’aspect protéiforme de sa filmographie depuis le début des années 2000. L’étrange mais pourtant réussi ‘’I.A.’’ (2001) – l’un de ses films les plus personnels - ainsi que l’ingénieux ‘’Attrape-moi si tu peux’’ (2002) suffisent largement à consacrer le talent contemporain de ce cinéaste, sa filmographie lui garantissant de facto une excellente place dans ce petit panthéon.
Quentin Tarantino est Mister Genius, tout le monde le sait maintenant. Il suffit de le regarder parler de cinéma pour comprendre qu’il l’incarne; il le vit, le ressent, et suit ses pulsassions avec frénésie. Lorsqu’il revoit un acteur de série B dans une salle, l’on perçoit dans son regard la même lumière que lorsque vous retrouvez dans un carton de jouets votre vieux GI JOE. Les années 90, période absolument frénétique, immense bac à sable culturel où toutes les conventions sociales et morales s’abattaient une à une de Los Angeles à Berlin et durant laquelle l’art underground retrouvait sa jeunesse, était l’époque de Quentin. Il était programmé pour y briller avec une force incroyable. Ses trois premiers longs métrages (sans compter ‘’Four Rooms’’ (95)) sont à ranger de facto dans la cinémathèque classique, avec ‘’Pulp Fiction’’ (94) comme phare esthétique.
Cinéaste référentiel mais avant tout dialoguiste génial (le meilleur au monde ?) et scénariste sublime, il a su utiliser sa cinéphile pour sublimer le cinéma, et a fait reconsidérer au monde entier la valeur de bien des films alors oubliés.
Cependant, il ne parvient pas à atteindre le trio de tête car, comme Soderbergh, sa filmographie du début du XXIème siècle a confiné à l’autisme avec le sublime mais inégal diptyque ‘’Kill Bill’’ (2003 – 2004) mais surtout le virtuose mais bancal ‘’Death Proof’’ (2007) ; des œuvres passionnantes mais laissant de côté une majorité de spectateurs à cause de ses référentiels constants et parfois abusifs. Quentin sauvera cependant tout à fait sa deuxième décennie avec ‘’Inglourious Basterds’’ (2009) qui le hisse à cette jolie place, en attendant mieux.
Si Martin Scorsese n’avait pas réalisé ‘’Gangs of New-York’’ (2002), je ne suis pas sûr que je l’aurai intégré à cette liste, tant le cinéaste s’est révélé relativement ennuyeux dernièrement face à des sujets pourtant absolument fascinants et taillés pour sa caméra comme Howard Hugues, dépeint par exemple par James Ellroy dans ‘’American Tabloïds’’ (95) comme un camé parano fuyant ses procès dans une chambre d’hôtel, et pourtant apparaissant sympathique et icône de la réussite à l’américaine dans ‘’Aviator’’ (2003) ; tant et si bien que l’on se demande si le film, en réalité, s’est réellement intéressé à la bonne partie de la vie de Hugues pour un réalisateur comme lui. Et ‘’Les Initiés’’ (2006), remake forcément appauvri du très bon ‘’Internal Affairs’’ (2002) d’Andrew Lau et Alan Mak, ne rehausse pas le niveau et devra attendre son dénouement pour réellement surprendre son spectateur.
Non, sa rédemption vient bien de ‘’Gangs of New York’’ dans lequel il a su développer des plans et des séquences impressionnants et ambitieux présentant exactement le même brin de folie que l’on a pu retrouver dans des films tels que ‘’La Dernière Tentation du Christ’’ (88) ou encore ‘’Kundun’’ (97), notamment grâce au jeu exceptionnel de Daniel Day Lewis, acteur de génie dont Scorsese a toujours besoin dans ses films pour insuffler toute la violence et la détresse de ses personnages. Même si cette verve n’atteint pas le dixième du degré de puissance d’un grand Scorsese (je voue en prie, servez-vous, il y a de quoi faire) elle crée, pour moi, le lien entre la faramineuse filmographie de ce maître de l’image, et notre cinéma contemporain. Aussi, grâce à ce film, il est non seulement bien positionné, mais avec sa carrière absolument mythique il fait évidemment partie des plus grands du cinéma américain.
Est-il utile de revenir sur la dite filmographie ?
James Gray est la nuit américaine et, pour moi, l’un des plus grands cinéastes américains en activité. Sombre, à la filmographie parfaite, il a sublimé en seulement quatre films un style noir mais précis, maitrisé, tout en finesse et en invention. Comme tout grand artiste, il parle de ce qu’il connaît et de ce qu’il a vécu. Et comme tous les grands artistes, il ressasse toujours un peu les mêmes thématiques.
D’une famille russe émigrée à New-York, James Gray nait à la fin des années 60 dans le Queens, l'un des quartiers les plus multiethniques au monde où se côtoient des centaines de nationalités sur un peu moins de 300km², un chaos culturel qu’il décrira parfaitement à travers chacun de ses films.
C’est après avoir vu Coppola à l’œuvre dans son apocalypse guerrière que le jeune garçon découvrira le pouvoir insensé que peuvent composer ensemble l’image et le son, et comprendra surtout que la peinture – art pour lequel il se prédestinait – serait impuissante dans cette société de l’immédiateté explosée, violente et inassouvie, à exprimer le drame moderne qui l’entourait alors.
C’est partant de sa compréhension que les schémas sociaux, familiaux et moraux sont inaliénables et universelles à travers le temps et les cultures qu’il débute puis nourrit sa pensée cinématographique et son esthétique. Celle de la nuit où l’homme agit avec liberté et insouciance, voir avec folie, celle encore de la famille, tantôt réconfort, tantôt maligne, perverse, cruelle et mortelle et face à laquelle il faut savoir s’émanciper ou mourir en silence.
Sans avoir le génie visuel d’un Tarantino ou la virtuosité d’un Fincher, Gray a su rester modeste et travailler en artisan tout en prenant de nombreux risques. Encore très méconnu, c’est un réalisateur de génie en puissance qui, s’il continue sur sa lancée et sait diversifier sa filmographie, pourrait se révéler absolument incontestable pour les générations futures.
Avec Steven Soderbergh et David Lynch, il s’agit du cinéaste qui a le plus réfléchi à la révolution numérique dans le cinéma, et des implications de cette révolution dans la narration même. Et tel David Lynch, il a bâti un univers solide, indépendant et cohérent, basé avant tout sur l’esthétisme et une certaine architecture contemplative du cinéma sublimé par un code de la réalisation et de la photographie avec lequel il ne rompt jamais ; le blanc, le bleu, le vert et le rouge, tétralogie colore de Mann, annoncent au spectateur des indices narratifs et scénaristiques aussi clairement qu’une ligne de texte.
Dès ses premières réalisations à la télévision, il ose parfois des plans poétiques saisissants pour un tel format ; je me souviens encore de Don Johnson incarnant Crockett dans ‘’Miami Vice’’ (84) au volant d’une décapotable sortant de la ville du vice par la voie rapide, et que Mann suit caméra au poing deux longues minutes durant. Pas de course poursuite, pas de rendez-vous Hitchcockien à ne pas rater ; seulement la contemplation d’un homme libre, cheveux au vent dans sa voiture décapotable. Cette approche sentimentale et nostalgique des personnages et des objets sera l’une des griffes du style de l’artiste, que l’on retrouvera dans tous ses films, de ‘’Comme un homme libre’’ (79), réalisé tel un documentaire, caméra à l’épaule dans une véritable prison, à ‘’Public Enemies’’ (2009).
Le format numérique, qu’il assimilera parfaitement à partir de ‘’Miami Vice’’ (2006), était fait pour lui tant il l’avait précédé techniquement à travers ses précédents films, notamment avec le génial ‘’Heat’’ (95) et le somptueux ‘’Révélations’’ (99), via lesquels il atteignit une vraie maturité dans ses réflexions sur les couleurs et la lumière crue; les deux films précités sont des demi-frères 35mm du numérique, ne leur manquant que ce léger flou dans le mouvement que l’on retrouvera dans ‘’Collateral’’ (2004) et que Mann utilisera dès lors à merveille.
Créateur de « héros existentiels » dopés à l’adrénaline, Mann les confronte à l’expérience ultime qui déclenche en eux un sursaut, une Révolution ; celle qui détruit totalement une vie pour un idéal (‘’Heat’’ ou la nécessité de la vengeance ; ‘’Collateral’’ ou l’accomplissement parfait d’une mission) qui lui inspire donc cette fameuse contemplation, la fuite en avant empêchant toute possibilité de rédemption; c’est avant tout cette quête de liberté qui réduit à néant leur vie, de De Niro dans ‘’Heat’’ à Johnny Depp dans ‘’Public Enemies’’. Toujours ce même serpent qui se mord désespéremment la queue = la Liberté et la Mort.
Cantonné aux rôles de durs, s’apprêtant à incarner l’inspecteur Harry, Clint Eastwood signe en 71 ‘’Un frisson dans la nuit’’ dans lequel il incarne un homme assez simple, fragile et cultivé, victime d’une femme folle furieuse. Bien construit, il illustre déjà tout son talent narratif, sa passion pour la réalisation et le montage, et ses références passionnelles = la musique, les femmes fortes et la violence d’une civilisation décadente. Il ne se passera pas alors deux ans sans qu’il ne signe un film, sortant même en 82, 90 et 2008 deux films à l’année, ce qui est exceptionnel.
Filmographie en dents de scie mais qui toujours s’assume (‘’Le retour de l’inspecteur Harry’’ (83), ‘’La relève’’ (90)) dont quelques films sont désormais en grande partie inconnus du grand public (‘’Firefox’’ (82)), Clint atteint l’excellence dans les années 90 avec ‘’Impitoyable’’ (92) puis, plus tard, ‘’La Route de Madison’’ (95), et fait le grand schlem parfait en ne réalisant que des œuvres passionnantes, hormis le pardonnable ‘’Space CowBoys’’ (2000).
Le sublime ‘’Mystic River’’ (2003) vient, avec ‘’Gone Baby Gone’’ (2007) du très talentueux Ben Affleck, redorer le blason du film noir américain, et ‘’Million Dollar Baby’’ (2004) finit de couronner le talent du Clint du nouveau millénaire. Ses prochaines œuvres, à la narration parfaitement construite, seront alors moins passionnantes, mais toujours aussi belles.
Doté d’une filmographie absolument parfaite, David Lynch est l’un de ces rares artistes qui soient parvenus à créer un univers unique et cohérent, à travers ses propres références à instaurer une mythologie (shamanique) qui invoque régulièrement ses propres génies et ses propres démons. Pourtant toujours mésestimé, considéré comme élitiste, Lynch n’a en réalité de cesse de s’intéresser à l’Amérique profonde, à ses valeurs, ses codes, ses croyances, pour les faire ressortir grâce à un profond travail psychologique et mental.
Ce travail, d’abord abstrait et en apparence impossible à saisir, trouve avec le temps et la réflexion son (ses) sens qui implique un véritable et difficile travail de la part du spectateur devant souvent recomposer lui-même certaines scènes pour comprendre une séquence et finalement l’œuvre entière. Aussi Lynch développe-t-il une relation au cinéma économique qui offre une place à l’intelligence du spectateur, instaurant une narration enveloppé de thématiques centrales - l’AMERIQUE, la femme en détresse, l’être dans l’autre, la folie hallucinatoire – exagérés souvent à l’extrême pour créer une réaction pathologique.
Photographe sublime sur ses plateaux, il est aussi un ingénieur du son de génie composant des ambiances absolument magiques, hypnotiques et souvent électrisantes, talents qu’il sublime à merveille dans ‘’Lost Highway’’ (1997) pour atteindre la perfection dans ‘’Mulholland Drive’’ (2001).
Peut-être sera-t-il reconsidéré au XXIème siècle comme Picasso à la fin du XXème ?
Enfin, j’aimerai accorder une petite pensée aux grands absents, tels que Terrence Malick, Tim Burton, Jim Jarmush et Gus Vant Sant, qui auraient aisément trouvé une place dans un Top 20, et que ''j'aime d'amour''. Je pense aussi à MisterY Dark, alias David Fincher, l’un des maîtres de l’atmosphère angoissante. Ses films sont si merveilleusement maîtrisés qu’il aurait peut-être mérité une place de choix si il n’y avait eu la petite faute de goût de jeunesse avec ‘’Alien 3’’ (92) et les bons ‘’The Game’’ (97) et ‘’Panic Room’’ (2002) qui, réglés à l’équerre avec virtuosité, n’en demeurent pas moins assez plats.
Car David Fincher est un cinéaste très classique, et trouve justement son talent dans la relecture complète et désespérée de ce classicisme. Célébré grâce à ‘’Se7en’’ (95), le film utilise pourtant tous les poncifs du film noir, du cadre au montage jusqu’au scénario qui ne trouve sa révolution que dans son dénouement ; même constat pour l’excellent ‘’Ziodiac’’ (2007), son film le plus abouti esthétiquement, magnifique mais très conservateur. Il ne s’aventurera finalement sur le terrain de l’expérimentation qu’avec le génial ‘’Fight Club’’ (1999) et le moins bon ‘’Benjamin Button’’ (2009).
Aussi lui manque-t-il encore une bonne décennie de carrière pour prouver qu’il sait se renouveler, et que son professionnalisme absolument hors-pair est bel et bien soutenu par une inventivité chronique.
Je pense enfin à Mister Robert Altman Junior, alias Paul Thomas Anderson. Proche de Robert Altman, il a très bien su s’inspirer du cinéma de ce père spirituel avant de s’en détacher presque complètement. Car si ‘’Sydney’’(96), ‘’Boogie Nights’’(97) puis Magnolia (99) lui font directement référence, ‘’Punch Drunk Love’’ (2002) dans une moindre mesure puis ‘’There Will Be Blood’’ (2007), son meilleur film, signent une révolution dans sa mise en scène qui confine au génie visuel, tout en conservant une verve ironique très Altmanienne.
Autrefois grand acteur du cinéma indépendant avec Wes Anderson ou encore Sofia Coppola, il a su constamment évoluer et gagner en intensité ainsi qu’en puissance là où certains cinéastes ont eu tendance à piétiner dès leur troisième film; il faudra donc attendre encore un peu que sa filmographie s’étoffe pour qu’il puisse prouver au monde qu’il est réellement l’un des tous meilleurs, voir le meilleur.
Bonne journée.