ANTHROPÔLE, le quartier de la Cineptie !

Association de production audiovisuelle, ATP est aussi un lieu de débats - à sens unique - et d'échanges - unilatéraux - autour du cinéma, de la praxéologie, ou encore de la pêche à la truite fario.

Du vulgaire

Du vulgaire.

‘’In The Electric Mist’’ de Bertrand Tavernier (2009) est un chef d’œuvre inconnu consacré avant même sa sortie par son producteur Michael Fitzgerald qui, dans une géniale prescience antithétique au projet initial, décida de faire remonter le film par un autre imbécile compétent, Roberto Silvi. La production accoucha alors de deux films tout à fait différents; l’un télégénique monté par Silvi, l’autre chapeauté par Tavernier, cinématographique.

 

L’absurde peut se déployer de telle manière qu’il devient insaisissable sans la logique insensée de son protagoniste. Aussi est-il difficile de comprendre l’entêtement monomaniaque de Fitzgerald pour le remontage d’un film qu’il destinait presqu’uniquement à une sortie DVD, et donc ne devait pas passer les barrages des distributeurs puis de l’exigeant public des salles de cinéma.

 

Sa délicatesse (ici un nom, mais plus généralement les imbéciles agissent souvent avec beaucoup de délicatesse puisqu’ils s’estiment dans leur bon droit et dans la droite lignée de la raison pure) fut de constater que le degré de concentration du public américain n'était pas compatible avec un tel film (« Ensemble, nous sommes parvenus à la conclusion que ce que Bertrand envisageait convenait moins bien au public américain, qui a besoin d'un rythme plus rapide » - dès l’instant où un producteur exprime en public des mots comme « ensemble » et « nous » en parlant du réalisateur et de sa propre personne, l’on perçoit déjà l’orage avec autant de précision que les bovins les tremblements de terre). D’avoir si bien détecté l’objet d’art de qualité en amont pour le vulgariser en aval prouve en tout cas une chose de la part de Micky = voilà un homme de métier.

 

En tout cas, c’est bien uniquement le style narratif qui fut au cœur de la crise entre le réalisateur et le producteur; non pas l’histoire, assez dure et glauque, mais la manière dont elle est contée. Or, à travers ce cas assez moche entre Micky et Berty se révèle pourtant toute la beauté du cinéma anglo-saxon contemporain dans son approche du style comme fin, et non comme moyen.

 

Prenons l'exemple des nouvelles technologies qui sont bien évidemment au coeur de la problématique constamment renouvellée du style sur le sens, la troisième dimension étant son parfait représentant. Inutile pour certains, désormais absolument essentiel pour séduire le jeune public pour d'autres, la troisième dimension n'est, aujourd'hui, rien d'autre qu'un problème stylistique. Elle n'apporte en effet (encore) rien à l'histoire, ne supporte pas l'intrigue (contrairement à l'évolution du son ou de la couleur), et permet simplement d'augmenter certaines sensations sensorielles grâce à l'irruption d'objets divers dans le champ de vision du spectateur. Seul le film "Avatar" de James Cameron a su utiliser la 3-D pour - tout juste - servir l'histoire sans paradoxalement l'approfondir, car celle-ci se prêtait magnifiquement bien au jeu de l'immersion. Si le retour de la 3-D dans le champ cinématographique est, qu'on le veuille ou non, une évolution majeure dans le domaine de la production et de la réalisation, il reste qu'elle est devenue un argument essentiel des studios dans sa volonté de privilégier l'image au sens, le divertissement empirique à la narration scénaristique. Pour se faire une idée du sens appliqué de cette phrase, il suffit de jeter un coup d'oeil aux récents projets menés directement pour et par les grands studios, tels que "Sanctum" ou encore "Tron Legacy", dénués du moindre intérêt au-delà de leurs sublimes et indéniables qualités visuelles.

 

En cela, il est absolument passionnant de noter que le cinéma contemporain rejoint parfaitement les éternels débats concernant l'Art Moderne et sa prédilection de la plastique sur le sens. L'oeuvre d'art au XXème siècle n'étant presque plus le fait de mécènes ou de bienveillances étatiques, l'artiste s'est directement inspiré du mantra de la production industrielle en privilégiant l'offre à la demande grâce à la dissipation volontaire de la donnée géographico-culturelle de son oeuvre (son sens), lui préférant sa seule beauté graphique (le style), ouvrant ainsi grandes les portes de la mondialisation. Le style est alors dépossédé de son objet initial : son sens. Car quand même "In The Electric Mist" est parfaitement intelligible, son sens, lui, a été irrémédiablement appauvri par un style impropre à sa narration. Un style qui se veut universel et populaire.

 

Or le sens n'est en rien cartésien, en cela qu'il n'est pas dissociable de son corps stylistique et ne peut fonctionner sans lui, tandis que l'inverse est manifestement possible à Hollywood, et plus généralement dans tous médias culturels modernes, reléguant ainsi à la préhistoire de l'art cette bonne phrase de Norman Mailer, "Le style est un instrument, pas une fin en soi".