ANTHROPÔLE, le quartier de la Cineptie !

Association de production audiovisuelle, ATP est aussi un lieu de débats - à sens unique - et d'échanges - unilatéraux - autour du cinéma, de la praxéologie, ou encore de la pêche à la truite fario.

Le Pourquoi de l'Inutilité

Pour quelles raisons je considère toutes ces notes comme inutiles ?

 

Tout d’abord, mes excuses. J’apprécie grandement discuter avec vous mais j’ai eu à organiser mon tournage et j’ai négligé l’art épistolaire ces derniers temps. Car quand je parle du ‘’web 2.0’’, je le fais toujours avec beaucoup d’ironie puisque je considère qu’internet est juste à peine plus évolué que la poste intercontinentale du début du XXème siècle. Ceux qui célèbrent la merveilleuse communication instantanée sont généralement et paradoxalement les ultimes solitaires de cette société.

Le pourquoi de l’inutilité donc ? Parce que l’Art est désormais totalement insondable, et le restera à jamais. Il y a quelques semaines, je lisais un ouvrage sur la production que j’avais acheté par simple curiosité – ‘’Producteur de cinéma, un métier’’ de Philippe Laurier - qui m’a particulièrement interpellé grâce à sa comparaison sportive du 7ème Art. Mr. Laurier – producteur de son état - posait une passerelle entre le métier de producteur et celui de cycliste (dans une hypothétique course sans ligne d’arrivée). Ainsi, si le producteur va trop vite dans ses projets, il s’essouffle et s’effondre. S’il va trop lentement, il perd totalement le peloton de vue. Il faut que tous pédalent en rythme, genoux et épaules serrés les unes contre les autres, pour passer d’une production à une autre sans peiner dans les montées et sans se laisser aller dans les descentes.

 

C’est l’une des descriptions les plus sincères de la machine cinématographique qui soit de la part d’un producteur (qui doit se douter de la cruauté amicale qu’il inspire à sa lecture) car elle représente l’annihilation de toutes pensées rétroactives. Le passé n’existe pas, la ligne d’arrivée est bien trop loin ; je pense avant tout au kilomètre 500 sur lequel je roule, c’est déjà bien. C’est la naissance du formatage culturel.

 

Puisqu'il est impossible de se poser et réfléchir, puisqu’il faut toujours pédaler pour s’en sortir, seule la répétition d’un modèle quasiment unique mais qui fonctionne (pousser le pied gauche puis le droit, arriver au kilomètre 600, boire un coup et repartir pour le 700) me permet de survivre au rythme du peloton. L’innovation (griller mes comparses en passant par les champs, demander à changer de vélo) n’a pas lieu d’être puisque je n’ai tout simplement pas le temps de lâcher mon guidon pour poser mes pensées. L’effort est tellement intense que je m’oublie moi-même, ainsi que toutes les priorités morales qui m’habitaient avant de commencer ma course. A vrai dire, je n’arrive plus à mettre la main sur mes motivations réelles depuis le kilomètre 300.

 

Oh attention, je suis peut-être cynique mais pas utopiste. Une telle mécanique est absolument nécessaire pour faire fonctionner l’industrie cinématographique (car c’est une industrie, et il faut que le 7ème art le soit, sans quoi il faudrait le réinventer tous les matins) mais devient perverse et absolument destructrice lorsqu’il apparaît totalement inconcevable de bouleverser sa course, de la renouveler ; lorsqu’un cycliste ne déclare pas enfin terminée, et qu'il lui faut renouveller sa manière de concevoir, d'appréhender et d'attaquer sa prochaine étape.

 

La production française pédale dans tous les sens tout autour de l’hexagone parce qu’elle se sent fragile. L’innovation n’a pas lieu d’être puisqu’elle suppose un arrêt réflexif fort dangereux pour l’équilibre financier du cycliste et qu’il faudrait totalement bouleverser le schéma si difficilement bâti. L’on est déjà si fier de dépasser son dixième kilomètre qu’il serait stupide de tout remettre en cause maintenant. Peut-être au kilomètre 100, quand on aura plus d’expérience et que l’on commencera à se faire connaître. Le problème est qu’à ce stade de la course l’effort devient brutal, plus physique, plus cher, et le deviendra d’autant plus que le compteur kilométrique tournera. Et l’on continuera à s’activer sur son vélo ; le pied gauche puis le droit. Ce n’est peut-être pas la formule de la survie dans le milieu de la production – il n’y en a pas – mais c’est au moins un bon moyen pour garder son EQUILIBRE. Et la fulgurance du 7ème Art est morte entre temps, broyée.

 

Alors pourquoi inutiles ces notes ? Parce que le contraire supposerait que dans la mécanique cyclique et cycliste il soit possible de s’arrêter pour réfléchir et analyser. Or ce train ne s’arrête pas en gare. On saute dedans ou on s’y fait jeter. Pied Gauche, droit, gauche puis droit ! C’est la gentille marche de l’uniformisation culturelle et cinématographique et c’est aussi chiant que le Tour de France.