ANTHROPÔLE, le quartier de la Cineptie !

Association de production audiovisuelle, ATP est aussi un lieu de débats - à sens unique - et d'échanges - unilatéraux - autour du cinéma, de la praxéologie, ou encore de la pêche à la truite fario.

Mr. Art et Mr. Moi

L’Art c’est le Conte. Puisque c’est l’interprétation du spectateur qui donne sens à l’œuvre, c’est donc la volonté de raconter une histoire qui crée la définition de création artistique. Cependant, le cinéma est un art complexe qui nous pousse à aller plus loin dans nos inutiles réflexions...

 

Interrogation = mon ombre projetée sur la toile fait-elle partie intégrante de l’œuvre ? C’est une question que je me suis posée à la fin de ‘’Paranoid Park’’ de Gus Van Sant lorsque les spectateurs passaient devant la lumière du projecteur pour se voir à leur tour projetés sur l’écran. Si une problématique retournée par tous les artistes contemporains des arts visuels est bien la relation du spectateur avec la création il serait donc intéressant de se demander si nous devrions considérer notre impact de spectateur aussi important qu’un baiser rouge sur une toile blanche ou aussi primaire que le prix que nous donnons pour pénétrer dans la salle. L’Art dans le cinéma est compliqué pour qui se pose des questions (- simple et anonyme pour qui ne s’en pose pas -).

 

A coup sûr l’œuvre dans le Septième Art n’est pas la pellicule par essence mais avant tout le film animé sur la toile. Mais mettons que l’on torde cette toile, qu’on la fasse courbe, qu’on la chiffonne simplement par envie. Le film projeté est donc déformé ; les formes s’allongent ou rapetissent. S’agit-il du même film ? Pourtant, il s’agit de la même toile. Et c’est pourquoi le cinéma est, de tous, le plus compliqué des arts puisqu’il a ses règles difficiles et ses techniques artisanales batardes découlant d’une spécialité toute aussi ardue = la photographie. En peinture il suffit d’un colorant – quel qu’il soit – et d’un support – n’importe lequel – pour créer ; Picasso dessinera sur des nappes et Cézanne avec sa bouche ; qu’importe tant qu’il y a une virtualisation d’un message d’un côté et une interprétation de l’autre. Or, pour virtualiser (c’est-à-dire, en somme, matérialiser, symboliser, compresser) un message au cinéma il faut inéluctablement réunir des conditions complexes absolument nécessaires. Des règles qui respectent l’œuvre et la pensée du cinéaste et qui font l’exclusivité et la beauté du cinéma. Or, parce que ces règles deviennent surmontables, c’est toute la relation entre l’œuvre et son spectateur qui s’en trouve bouleversée.

 

A notre époque, ces techniques ardues tombent peu à peu dans l’oubli total. Repensons à la projection par exemple. Demain, la plupart des projectionnistes choisiront simplement un objectif, lanceront un DVD, et ce sera tout. Dans le livre ‘’Emotion Picture’’ de Wim Wenders se trouve la description d’un projectionniste fort atypique, Ladwig, limant littéralement une fenêtre au format 1:1,37 pour éviter l’apparition d’une fine ligne blanche à l’écran. Il dormait dans sa cabine pour préparer toutes les projections d’un festival de cinéma. Un travail colossal. Une chose bientôt impensable car voilà le principe même de l’évolution = il faut user puis dépasser une technique pour juger de ses lacunes avant de pouvoir enfin s’en servir comme base de réflexion et simplifier le théorème, pour l'annihiler enfin. Demain matin, une galette remplacera les efforts considérables du projectionniste. Demain midi, un seul vigile pourra démarrer dix séances simultanées en appuyant sur un bouton. Demain soir, le théorème cinématographique sera tellement simple que tout le monde pourra s’en emparer et que le cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui sera totalement dépassé. On aura complètement oublié ce bon vieux Ladwig et ses kilomètres de celluloïdes. On en rira. On s’esclaffe déjà. Une déshumanisation du cinéma ? Pour les métiers dépendant de ces techniques oui. Totalement. Pour les spectateurs non.

 

Car voilà peut-être la conclusion de l’art au XXIème siècle = ma responsabilité en tant que spectateur devant une œuvre d’art devient simple = celle de devenir moi-même acteur de l’œuvre. Etant à l’origine même de son sens il est logique que je devienne à mon tour créateur tant le théorème s’est simplifié et s’est débarrassé de toutes ses lourdeurs pour des raisons économiques mais aussi pour se rendre accessible à ma petite personne. Voilà pourquoi le baiser rouge sur la toile blanche, voilà pourquoi je fais partie intégrante d’une œuvre si je m’élève de mon siège et passe devant le rayon lumineux du projecteur. Je n’ai pas été calculé par le créateur mais qu’il le veuille ou non j’apparais, je me hisse et je grimpe désormais dans sa Création. Parce que le cinéma s’est abaissé à mon niveau, il m’est devenu possible de m’en emparer. Le spectateur du XXIème siècle sera beaucoup plus rebelle qu’il ne l’est aujourd’hui. Ce que je décris ici n’est pas tant la complète démocratisation et mondialisation de l’art, mais l’absorption totale et cannibale de l’art par le monde. Le cinéma de demain sera interactif parce que c’est ce que veulent les spectateurs = de l’égocentrisme, apparaître dans l’œuvre et s’y voir. Peut-être trouveront-ils bientôt toutes ces images animées sur une toile blanche totalement désuètes et manquant profondément de sens parce, justement, ils ne s’y retrouveront pas.

 

On n’abaisse pas l’Eden au niveau de l’homme. On n’invite pas l’homme au sein de l’Eden. On le laisse imaginer et fantasmer ce dernier. On le laisse rêver. Mais le rêve est en perdition ; c’est l’évolution logique, car à force de magnifier le cinéma le spectateur veut avoir un impact plus grand que les dix euros qu’il débourse pour y entrer. Il s’illusionne car, pour l’instant, on efface son baiser rouge et on gueule quand il passe devant le projecteur. Encore heureux.

 

Post-Scriptum = Le cinéma ne doit pas être humain (il ne le devient qu'à travers le regard de son spectateur). Il ne doit pas spécialement chercher à lui plaire. Il est là pour lui faire violence, uniquement. Le surprendre. Entrée interdite sous peine de détruire toute magie...